Paris, c’est nous.


Ma toute petite. T’es là, couchée dans ton lit. Probablement en train de rêver d’un toboggan géant, de ta trottinette ou de la prochaine fois qu’on t’autorisera à manger un truc au chocolat. Ton souffle est calme, ton visage apaisé, tu dors si bien. Pourtant j’ai envie de te réveiller, de te serrer contre moi, de mouiller ton pyjama de larmes et de te chanter des chansons douces.

On est dans le bureau, ton papa et moi. Devant nos écrans, on a du mal a réaliser ce qu’on est en train de lire. Y’a dix minutes, on était en train de regarder une série dans le salon, heureux l’un près de l’autre. Avant d’aller dormir, on vérifie une dernière fois qu’on a pas reçu un mail nous annonçant qu’on a gagné des millions dans une malle au Congo, et on s’assure de pas louper la dernière vidéo de chats rigolos. La routine quoi. Mais mon fil Facebook est rempli d’incompréhension, Twitter ne cesse de défiler, me parlant de morts, de tirs et d’explosions. Les sites d’infos Français sont saturés, on cherche tant bien que mal à comprendre ce qui se passe. Les heures défilent et le bilan semble ne jamais vouloir cesser de s’alourdir. Hébétée, je finis par aller me coucher, il faudra bien que je sois capable d’être ta maman demain matin, c’est pas un rôle qu’on peut mettre sur pause.

Quand tu te réveilles, que j’ai enfin le droit de te prendre dans mes bras, j’ai envie de croire que ce n’était qu’un mauvais rêve. Je me sens à la fois lâche et soulagée : Je n’aurais pas à t’expliquer tout ça. Pas cette fois. Du haut de tes deux ans et quelques mois, c’est l’insouciance qui rythme tes journées. Je suis heureuse que tes seuls problèmes se limitent à essayer sans succès de fermer ton manteau, te voir refuser un second épisode de Puffin Rock ou vouloir le même jouet qu’un autre môme à la crèche. Pourtant j’ai peur ma douce, parce que Paris, c’est nous.

Si t’avais l’âge, tu me dirais sûrement : Mais maman, dis pas de bêtises, on habite pas à Paris nous. On est même pas dans l’même pays. Mais c’est pareil tu sais, Bruxelles ou Paris, y’a rien qui change. C’est des gens libres, des gens qui ont le choix, qui peuvent aller ou ils veulent, quand ils en ont envie, qui choisissent le chemin de leur vie, qui rient en terrasse autour d’une bière. Nous on croit pas en Dieu. Le voisin est Musulman, ta tante est Catholique et l’épicier est Juif. Personne ne garde ça secret, on a le droit. Et c’est ça qui est génial. Toi aussi tu pourras faire ce que tu veux quand tu seras grande. Croire en des choses auxquelles je ne crois pas, aimer un homme, une femme, ou les deux, te teindre les cheveux en rose, défendre tes idées… Je l’espère en tout cas. Je veux pas que tu sois privée de tout ça. C’est surtout pour toi, que j’ai peur.

Je suis une éponge, tous les gens qui m’aiment le savent. Je serais bien incapable de travailler dans un hôpital, je rentrerais à la maison avec toute la douleur des gens sur les épaules sans parvenir à m’en débarrasser… C’est pour ça que je suis devenue végétarienne, pour ça aussi que ta grand-mère est venue me demander comment je me sentais. Je lui ai déballé ma peine, ma colère, mes questions… Je lui ai dit que j’avais peut-être fait une erreur, en devenant maman, que je t’avais fait un cadeau empoisonné, mon bébé. Mais ta grand-mère, même si des fois elle parle un peu sans réfléchir, a souvent les mots justes. Elle m’a dit que le monde a besoin de belles âmes pour s’en sortir, et que ton papa et moi on serait capable de faire de toi une femme intelligente, avec de l’empathie et la capacité d’aider le monde à aller mieux… C’est vrai que si on arrêtait d’avoir des enfants, si on se privait de cet amour sans limites, ils auraient gagné, pas vrai ?

Paris, c’est nous, parce que c’est juste à côté, qu’on vit comme là bas, que ton grand-père habite dans le 10ème, que j’y ai des amis que j’aime, que la frontière qui nous sépare se limite à des pointillés sur une carte… Mais nous sommes aussi le reste du monde, ne te méprends pas ma toute petite. On est aussi Beyrouth, le Nigéria, le Cameroun, la Syrie… Tous ces gens qui n’ont rien fait d’autre qu’avoir la malchance d’être au mauvais endroit, au mauvais moment. De naître dans le mauvais pays, la mauvaise région. Ces familles bombardées, obligées de risquer leur vie sur des canots précaires pour avoir une chance de sauver leur peau. Accusés de tous les maux par des gens aveuglés par la peur, qui leur crient de retourner sous leur bombes, de ne pas venir déranger leur vie paisible.

Mais c’est trop tard pour ça mon Alice. La guerre contre les terroristes radicaux, il fallait bien y arriver. Il faut bien que quelqu’un essaie de les arrêter, pas vrai? Quand je te laisse venir sur mes genoux pour regarder Youtube, c’est pour un épisode de Mouk ou de Mofy, pas pour une vidéo de propagande ou de décapitation. Parce que c’est ça qu’il font, ces gens là. Ils terrorisent. Ils ont pas de gros avions qui peuvent voler au dessus de l’Occident pour y larguer des bombes. Alors ils ripostent à leur façon, en se faisant sauter au milieu de gens qui sortaient boire un verre, écouter de la musique… Le pire dans tout ça, c’est qu’ils veulent faire croire qu’ils agissent au nom de leur religion. Que c’est pour Dieu qu’ils agissent, et qu’ils iront au Paradis. Je sais pas ce qui leur fait croire que tuer des gens donne accès à un monde meilleur, mais je suis certaine qu’ils se plantent. Pas besoin d’être croyante pour comprendre ça. Ils ont juste trouvé une excuse à leur folie, à leur barbarie. Alors en plus de blesser et de tuer, ils font du mal à des millions de personnes qui ont vraiment la foi, des musulmans qui ne demandent qu’à être en paix, comme l’énorme majorité de ceux qui vivent avec nous. La pharmacienne qui me donne toujours de bons conseils, ta puéricultrice, nos amis, le monsieur d’en face qui te fais toujours signe en souriant. Quand tu grandiras, je t’expliquerais tout ça, je m’assurerais bien que tu ne mélange pas tout, que tu sache distinguer ce qu’on aimerait te faire croire de la réalité…

C’est aussi contre ça qu’on doit se battre aujourd’hui. Le mot est sur toutes les lèvres mais tellement d’actualité : Amalgames. Quand je vois sur mon fil Facebook, des gens mélanger Arabes, terroristes, réfugiés, musulmans et radicaux, tous dans le même panier, pas de discussion… J’ai envie de pleurer. C’est pour ça que je refuse de dire « État Islamique », parce que je refuse de prononcer le mot Islam pour désigner ce groupe de dégénérés. Alors on dit Daesh, même si en décortiquant l’acronyme on y retrouve la religion, au moins on ne la prononce pas. Parce que pour beaucoup il suffit d’un mot pour tout mélanger… C’est tellement triste, alors qu’on a accès si facilement à toutes ces informations, de ne pas vouloir regarder plus loin que le bout de son nez.

Je ne sais pas pourquoi j’écris tout ça. Tu ne liras jamais ces mots, probablement. Mais il me fallait une façon d’évacuer, et comme souvent ça passe par mon clavier. J’espère de tout mon cœur qu’on va réussir à t’offrir un monde moins fou, mais plus le temps passe et moins j’y crois. Alors je vais continuer à t’aimer, à t’apprendre, à agir pour mes convictions, et on verra où ça nous mènera. Et promis, ça ne nous empêchera pas d’aller à la plaine de jeux, de rire et de danser.

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5 Commentaires

Ajoutez le vôtre
  1. 1
    Autour de Chloe

    Quel bel article, j’ai eu la larme à l’oeil.
    J’ai moi aussi eu besoin de mettre des mots sur l’horreur, la tristesse, la rage, le dégout, la peur … tous ces sentiments mélangés qui font qu’aujourd’hui, je suis épuisée. Je n’ai pas eu la force d’écrire, ni de parler. Alors j’ai décider de le faire en musique.
    Si cela t’intéresse, tu pourras trouver cela sur mon blog.

    Bisous, bisous.

  2. 2
    Marylou

    Tes mots font partie des plus beaux que j’ai pu lire en ce moment. <3 Je ne suis pas maman et comme toi je suis pleine de doutes. Courage et surtout beaucoup d'amour !

  3. 4
    Bonne Ma'

    Émue de voir ta réaction devant toutes ces horreurs.Continue à aimer à compatir,à analyser,à mettre les mots justes sur ce que tu partages.
    Si plein de gens s’y mettent,tes petits connaîtrons peut être un monde meilleur ; bien entourés et guidés ils seront prêts à l’ affronter et à l’ améliorer à leur tour.Ensemble,essayons de bannir fanatisme et violence.

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